
ENTRETIEN
avec François Lautissier
réalisé
par Claude Arz
le 7/6/2003 par une
après-midi
chaude
dans le jardin de Nicole
au 32, rue du Cotentin
à Paris
1
- Où es-tu
né? As-tu vécu dans un milieu de peintres,
d’artistes, d’écrivains ?
Je suis né dans la basse ville de Chartres, le 12 novembre
1957
dans un milieu populaire ; à cette époque, je
n'avais
aucun contact avec le milieu artistique. C’était
un vieux
quartier où les baraques s’écroulaient.
J'ai
gardé en mémoire des odeurs fortes
liées à
l'Eure, la rivière qui traverse la ville.
2
–
Qu’est ce qui
t’as le plus impressionné quand tu
étais enfant,
adolescent ? Aimais-tu déjà la peinture ?
J’ai passé les cinq premières
années de ma
vie dans ce quartier. Le souvenir le plus marquant est la guerre
d’Algérie : je me souviens en effet de gens qui
écrivaient des slogans sur les murs et tout
particulièrement d’une femme saoule qui
déclamait
des choses liées sans doute à ce que les autres
écrivaient, pendant qu'un chien lui aboyait dessus.
En 1962, la mairie nous a déménagés en
périphérie dans le quartier du Puits-Drouais.
Tous les
noms de rues étaient liés à
l’histoire
celtique : rue des Druides, rue des Grandes Pierres Couvertes, rue
Vercingétorix et rue du Repos. C’était
un chantier.
J’ai passé mon enfance à jouer sur ce
superbe
terrain d’aventures. C’est là que
j’ai
squatté pour la première fois une maison
qu’on
appelait, moi et mes copains, «chez la coiffeuse».
C’était une grande bâtisse
abandonnée avec
des tourelles en pointe avec un jardin peuplé
d’arbres
fruitiers. Comme on ne partait pas en vacances, on passait
là
deux mois et demi d’été dans cette
baraque à
organiser des batailles de pommes vertes qu'on plantait au bout d'une
branche de noisetier. A rechercher un trésor
caché,
à faire des bouquets de laurier pour les vendre sur le
marché.
C’est aussi à cette époque que
j’ai
découvert la maison Picassiette qui se trouvait en contrebas
de
la rue du Repos. On entrait à quatre pattes par le petit
chemin,
échappant à la vigilance de madame Picassiette
toujours
habillée en noir et on allait s’asseoir sur le
Trône, jouer autour des bassins et dans la grotte
incrustés de mosaïques. Avec le recul, je me rend
compte
que la découverte de cet endroit a été
très
marquante pour moi dans le sens où je vois des liens entre
cet
homme Picassiette qui avait passé sa vie a crée
son
univers singulier et ma propre vie d’artistes dans les
squatts.
3
- As-tu fait des
études d'art particulières? Beaux-Arts,
école de dessin par exemple ?
Pas du tout. La seule incitation artistique que j’ai connue,
c’est mon frère qui m'a donné envie de
faire de la
peinture ou en tout cas de m’intéresser au domaine
artistique. Il était doué d’un superbe
coup de
crayon, remplissait des carnets entiers et interdisait qu’on
voie
ce qu’il faisait, ce qui m’excitait tout
particulièrement. En plus, j’avais un oncle fou
qui
faisait de la peinture, genre peintre du dimanche avec des
scènes de cerfs en train de se battre, des
clochers… Je
me souviens à son propos qu’il faisait des
contorsions
quand il venait nous voir…
4
- Te souviens-tu de
tes premières peintures?
La première peinture que j’ai
réalisée,
c’est une croûte. J’avais peint
à
l’huile une feuille d’arbre transpercée
d’un
couteau. Je devais avoir 14/15 ans. C’était ma
première confrontation avec la peinture ; j’ai le
souvenir
d’un combat.
5
– Depuis
quand vis–tu à Paris ?
Assez jeune, je faisais du théâtre amateur, puis
j’ai découvert par
l’intermédiaire
d’une copine des personnalités du monde de
l’art
polonais, Grotowsky, Kantor. En 1982, je suis monté
à
Paris pour participer à l'Akrakas
Théâtre, un cours
donné par Stefano Scribani. Mes années de
théâtre ont duré 5 ans. En
même temps, je
faisais de la peinture comme ça, je faisais du sous Bacon.
Il
n’y a pas eu de déclic. C’est venu
progressivement.
Un moment, j’ai choisi la peinture.
6
-
Fréquentais-tu à l'époque des peintres
connus? Inconnus?
Non.
7
– Quand
peins-tu ?
Je peins le matin très tôt et le soir
très tard.
8-
Beaucoup de tes
toiles représentent des formes jumelles ? Pourquoi ?
Ce ne sont pas des formes jumelles mais des représentations
doubles. Pour moi, je veux montrer la silhouette et son ombre, la
silhouette et son double, la silhouette et sa face cachée.
C’est plus une recherche sur les mystères de la
personnalité.
9
– Aimes-tu
la couleur? Le noir et blanc ? Que penses-tu de Soulages, de Keith
Haring ?
J’adore toutes les couleurs, le noir et le blanc inclus.
J’ai une passion pour la matière, pour moi la
couleur,
c’est un langage, en opposition au discours conceptuel
où
l’œuvre sans les mots ne veut rien dire ou
très peu
de chose. Si je peins, c'est pour ne pas parler ou le moins possible.
10
- As-tu un message
dans tes peintures? Si oui, lequel ?
Oui. C’est un message qui est lié à un
questionnement par rapport à l’homme, à
son
histoire, son rôle, à la place qu’il
occupe. Le
message est lié au doute, à
l’actualité…
11
– As-tu un
atelier ?
Non.
C’est pour ça que j’ai
passé 15 ans de
ma vie dans des squatts.
12
- Quels sont les
peintres qui t'ont impressionné, qui t'ont
influencé ?
Francis
Bacon, Kantor qui faisait des emballages, des scènes
de
théâtre, plus proche de l'installation. Van Gogh,
Gauguin,
les Impressionnistes, l'Expressionnisme allemand, les
Surréalistes, pour ne citer qu'eux. L'art dit primitif bien
sûr.
13
- Combien de toiles
as-tu réalisé à ce jour, le 7 juin
2003 ?
Je
dirais 300, mais rien de sûr, en comptant celles qui ont
été, perdues, volées,
détruites,
oubliées peut-être plus.
14
- Comment
définirais-tu ta peinture ?
Je
me définis comme un primitif urbain.
15
- Qu'est ce que tu
utilises comme type de peinture?
Acrylique,
huile,
pastel, assemblage de différentes
matières…
16 - Quels supports
utilises-tu ?
Tout support : le bois, le carton, le métal, le papier, la
toile, le verre, le tissu…
17 – Tu fais
aussi des collages. Peux-tu expliquer ce que cela diffère
pour toi des toiles ?
Des collages, des assemblages. Pour moi ce qui
diffère,
c’est la dimension. La peinture, c’est deux
dimensions ;
l’assemblage, c’est une approche de la
troisième
dimension et peut être aussi le lien que
j’ai
établi avec le théâtre, une
scène, un
décor, des personnages, un public.
18 – Et
pourquoi pas la quatrième dimension ?
Pour moi, la quatrième c’est quand je ferai entrer
le
mouvement dans les assemblages…
19 - Peindre est-ce pour
toi un acte militant, une fantaisie, une passion?
Les trois.
20 - Quel est ton plus
beau souvenir de peintre?
C’est quand j’ai commencé une toile sur
Adam et Eve
à la Grange aux Belles. Quand je travaillais sur cette
toile, il
y a eu un orage avec beaucoup d’éclairs.
J’étais en train de peindre l’origine de
l’homme entouré du tonnerre de dieu… Ca
a
déclenché chez moi une peur sur les
conséquences
de mon travail. Je travaillais dans une vraie transe. Je suis
allé me coucher et le lendemain matin quand je me suis
réveillé, je me suis penché
à la
fenêtre et là, j’ai vu dans le caniveau
une pomme.
Je suis allé chercher la pomme que j’ai
accrochée
en suspension au boût d’un fil le long du tableau...
21 - Quel est ton plus
atroce souvenir de peintre ?
Les expulsions de squatts, de voir ton travail, tes outils, tes
matériaux saccagés.
22 - Je sais que tu as
traversé des squatts artistiques ? Quel jugement portes-tu
sur ce mouvement ?
Je ne porte aucun jugement, ce
mouvement
représente la révélation
d’un manque,
d’une nécessité, d’une envie,
d’un
désir, d’un partage, d’une rencontre,
les squatts
sont des lieux d’aventures, de découvertes,
d’échanges, de vie et de libertés.
23 - Quelle est ta cote
à ce
jour ? Vis-tu de ton travail? L'État français
t'a-t-il
acheté à ce jour une de tes toiles?
J’ai une cote …de maille. Je vis difficilement de
mon
travail. Aucun État ne m’a jamais rien
acheté
à ce jour.
24 – Fais-tu
beaucoup d’expos ?
Oui, depuis trois ans pas mal. Par exemple, la Galette dans
l’Art,
rue Dauphine en février 2003, le printemps des singuliers
à l’Espace Saint Martin en mai 2003, les portes
ouvertes
de Belleville, dans un salon de coiffure, chez un
dentiste,etc…
A noter que faire des expos ne veut pas dire vendre.
La suite viendra sûrement
bientôt…
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